Le droit de la concurrence sanctionne trois grandes catégories d'infractions qui menacent le jeu concurrentiel : les ententes illicites entre entreprises, l'abus de position dominante et les concentrations non autorisées. Ces pratiques peuvent fausser la concurrence, nuire aux consommateurs et restreindre l'innovation. Vous allez comprendre comment ces infractions se manifestent concrètement en entreprise et pourquoi leur maîtrise est essentielle pour un juriste d'entreprise.
Les ententes illicites et les cartels
Une entente illicite désigne tout accord entre entreprises concurrentes visant à restreindre ou fausser la concurrence sur un marché. Ces accords peuvent prendre la forme de cartels : des coordinations secrètes entre concurrents pour fixer les prix, se répartir les marchés ou limiter la production.
On distingue les accords horizontaux (entre concurrents directs, comme des fabricants du même secteur) et les accords verticaux (entre acteurs de niveaux différents, par exemple entre un fournisseur et un distributeur). Les premiers sont généralement plus graves car ils éliminent directement la concurrence.
L'exemple du cartel de la lessive illustre parfaitement ces mécanismes. Entre 1997 et 2004, les quatre principaux fabricants de lessives en France (Unilever, Procter & Gamble, Henkel et Colgate-Palmolive) ont coordonné leurs stratégies commerciales en fixant ensemble les prix de vente et les promotions destinées à la grande distribution. Toutes les grandes marques étaient concernées : Ariel, Skip, Le Chat, Dash, Omo. L'Autorité de la concurrence a sanctionné ce cartel à hauteur de 367,9 millions d'euros en 2011.
Les sanctions financières encourues sont dissuasives : les amendes peuvent atteindre 10 % du chiffre d'affaires mondial des entreprises condamnées. En 2024, l'Autorité de la concurrence a prononcé un montant record de 1,4 milliard d'euros de sanctions, dont 470 millions d'euros pour une entente dans le secteur du matériel électrique.
L'abus de position dominante
L'abus de position dominante intervient lorsqu'une entreprise détenant une position de force sur un marché adopte des comportements destinés à éliminer ou affaiblir ses concurrents. Cette pratique est unilatérale, contrairement aux ententes qui impliquent plusieurs acteurs.
Pour qu'il y ait abus, trois conditions doivent être réunies : l'existence d'une position dominante sur un marché pertinent (défini géographiquement et par produit), l'exploitation abusive de cette position, et un effet restrictif sur la concurrence.
Les formes d'abus les plus courantes incluent les prix prédateurs (tarifs artificiellement bas pour évincer les concurrents avant de remonter les prix), les ventes liées (obligation d'acheter un produit B pour obtenir le produit A), et les refus de vente discriminatoires. Par exemple, en 2024, la Commission européenne a infligé à Apple une amende de plus de 1,8 milliard d'euros pour avoir abusé de sa position dominante sur le marché de la distribution d'applications musicales via l'App Store, en empêchant les développeurs d'informer les consommateurs d'offres moins chères hors de son écosystème.
Le marché pertinent est une notion clé : il s'agit de déterminer précisément sur quel marché l'entreprise détient sa position dominante, en tenant compte de la substituabilité des produits et de la zone géographique concernée.
Le contrôle des concentrations et le gun jumping
Le contrôle des concentrations encadre les opérations de fusion et d'acquisition susceptibles de modifier la structure concurrentielle d'un marché. Lorsqu'une opération dépasse certains seuils de chiffre d'affaires, les entreprises doivent obligatoirement la notifier à l'Autorité de la concurrence et attendre son autorisation avant de finaliser le rapprochement.
Le gun jumping désigne la réalisation anticipée d'une concentration avant l'obtention du feu vert des autorités. Cette pratique est sévèrement sanctionnée. En 2023, la Commission européenne a infligé une amende de 432 millions d'euros à Illumina pour avoir finalisé l'acquisition de Grail avant l'autorisation, qualifiant cette infraction de « très grave et sans précédent ».
L'Autorité de la concurrence examine chaque opération notifiée pour évaluer ses effets potentiels sur la concurrence. Elle peut autoriser l'opération sans condition, l'autoriser sous réserve d'engagements (cession d'actifs, garanties comportementales), ou l'interdire si aucune solution n'est possible. Ce contrôle préventif vise à éviter la constitution de monopoles ou de positions trop dominantes qui nuiraient aux consommateurs et à l'innovation.
| Type d'infraction |
Définition |
Exemple concret |
Sanction type |
| Entente / Cartel |
Accord entre concurrents pour fixer les prix, se répartir les marchés ou limiter la production |
Cartel de la lessive (1997-2004) : coordination des prix entre 4 fabricants |
Amende jusqu'à 10 % du CA mondial (367,9 M€ pour le cartel de la lessive) |
| Abus de position dominante |
Exploitation abusive d'une position de force pour évincer les concurrents ou restreindre l'accès au marché |
Apple empêchant les développeurs d'informer sur des offres concurrentes via l'App Store |
Amendes pouvant atteindre plusieurs milliards (1,8 Md€ pour Apple en 2024) |
| Gun jumping |
Réalisation anticipée d'une fusion/acquisition avant autorisation des autorités de concurrence |
Illumina finalisant l'acquisition de Grail avant approbation de la Commission européenne |
Amendes massives (432 M€ pour Illumina) et obligation de défaire l'opération |